105441254_o

Entendons-nous bien, je n'ai pas l'intention de mourir. Ni maintenant, ni plus tard. Comme ça, c'est dit. Va falloir faire avec moi, même après vous. Pour être plus juste, j'ai surtout l'intention de ne pas mourir. La phrase est curieuse et la négation me gêne, mais, l'intention de vivre ne me servirait à rien. Je vis, c'est un fait.

Oh, je sais bien ce que vous pensez, mais, je n'en ai cure. Je fais mon affaire de cette affaire. Parce que, franchement (comme on dit lorsqu'on veut appuyer son propos) si j'avais dû mourir, ce serait déjà fait, non ? Vous ne le savez peut-être pas, mais, j'ai connu la guerre. Pas celle à laquelle vous pensez certes, mais j'ai connu ma guerre. Et, aussi personnelle fût-elle, elle n'en fût pas moins violente et dévastatrice. Alors, quand on en sort vivant et qu'on dédaigne ses éraflures, on peut bomber le torse avantageusement. Et puis, guerre ou pas, c'est assez stupide de mourir. Puisqu'on ne peut pas choisir la vie, au moins, offrons-nous un choix, un vrai, de taille. (Si par hasard des faits vous prouvaient que je n'ai pas tenu parole, n'y croyez pas, croyez-moi)

J'ai l'intention de ne pas mourir. Cette affirmation tranquille n'est en rien une fanfaronnade. Elle est le fruit d'un long travail en coulisses. Travail de longue haleine, rigoureux et sans indulgence. J'ai longtemps pensé que j'étais immortel. Puis, un matin, je me suis retrouvé avec un petit bobo très ordinaire, de ceux qu'ont aussi les autres. Le doute s'installa et je dépérissais à vue de miroir. Je m'étais inoculé le doute et l'inquiétude comme le premier imbécile. Sagement, je fis le pas en arrière nécessaire à toute évaluation de situation sérieuse. Je me déclarai, dès lors, mortel. Il ne restait plus qu'à chercher une autre façon d'atteindre des ambitions minimales pour une existence digne de ce nom. Pour une vie vivante.

Ce qui fût fait, besogneusement, avec constance, méthode et ténacité. C'est donc le choix de ne pas mourir qui s'imposa comme objectif digne. Et c'est autre chose que celui d'être immortel. De la passivité à l'action, les lumières s'allument et les jets de vie fusent, en couleurs.

Vous pensez, sans doute, que transpire ici l'exaltation éphémère de celui qui vient d'ouvrir les volets sur le paysage qu'il feignait de ne pas voir jusque là, de celui qu'une écriture matutinale transporte en troublants paradis. Détrompez-vous, la démarche, bien qu'étrange, est posée. C'est un choix, pas une lubie, une décision, pas une révélation.

Et puis, je suis plutôt bien ici. La vie, avec ses incertitudes, a ce charme de la porte fermée qu'on va ouvrir. Sur qui ? Sur quoi ? On est amoureux du cadeau à venir, récompense méritée bien sûr, effort et travail reconnus, on chemine porté par la foi. La foi tout court, la foi en tout ou en rien, ce qui revient au même. La foi du fidéiste. Le cœur, emballé déjà d'avoir monté l'escalier, bat un peu plus encore, au seuil de la porte qui s'ouvrira. Et tous les jours, c'est pareil. Renouvellement de l'extase à venir, des barrières à franchir, des écueils à gérer et de la crasse à nettoyer.
Les crayons de couleurs de l'intelligence, c'est pas fait pour les chiens. Alors, faut s'en servir !