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Le goût du sens marginalise.
Les passionnés de la compréhension des choses visibles et surtout invisibles ont quelques difficultés à se faire comprendre eux-mêmes. C'est un fait. Ils auront l'admiration des autres, s'ils ne les touchent pas personnellement. Car émettre une idée générale qui ne remet pas en question l'interlocuteur peut conférer un respect exprimé. Que la remarque touche l'autre et aussitôt, l'éclaireur de sens se transformera en donneur de leçons ou moralisateur. Pourtant celui-ci n'aura émis qu'une même idée et l'objectivité devrait, en toute logique, accepter la sentence qu'elle vise l'inconnu ou le proche.
Nous savons qu'il s'agit ici d'un manque de construction du récepteur, d'une faiblesse, d'un excès d'orgueil ou d'une susceptibilité puérile. Il n'empêche que c'est Socrate qu'on conduira à l'échafaud si je puis dire, pas Tartuffe.
Toute vérité n'est pas bonne à dire s'esclaffe la meute, celle qui veut la paix en surface et laver son linge sale à l'abri des soleils. Un raisonnement plus fin nous laisse penser que toute vérité n'est pas bonne à entendre. La vérité, c'est la vérité. Qu'elle soit exprimée ou tue, elle ne changera pas. Elle sera à perception variable pour arranger les uns ou les autres. Nous savons que distordre la réalité est une technique salvatrice des esprits faibles. S'inventer une réalité supportable vaudra toujours mieux que sauter par la fenêtre au vu du miroir que la conscience nous présentera. Entre l'acceptation et le déni, il y a la distorsion.

Lorsqu'on est habité par le goût du sens, on ne se repose pas. On continue à chercher, creuser, mettre à jour, sans certitude, mais avec acharnement. L'entourage en pâtit, car souvent il perçoit une volonté de gâcher la fête, de prendre le contre-pied systématiquement, de se concentrer sur l'infime pourcentage qu'il reste à améliorer. Et ce travail de recherche de sens aime les poupées russes. A chaque ouverture vers une réponse, une autre question s'invite. A l'infini. Exercice exaltant et libérateur pour l'un, pesant et étouffant pour les autres qui aimeraient se détendre, lâcher prise, se laisser aller. Eux, ont du mal à imaginer que le passionné du sens trouve un repos dans cette incessante gymnastique de l'esprit.
Et pourtant.
Arrêter la machine à penser et à chercher équivaut pour certains à mourir, de son vivant comme on dit. Le vide et le confort satisfait sont les abysses de certains. Mais aucun danger que cela leur arrive, il faudrait les assommer, les droguer, leur bâillonner le cerveau. Car même dans le recul le plus total, leur bouillonnement intérieur fait des siennes, et lorsqu'ils ne cherchent pas le sens d'un événement, ils cherchent pour quelle raison ils ne le cherchent pas. En toute sérénité.
Les Assurancetourix de la réflexion ont le don de se faire des ennemis. Pour leur bien. Je veux dire, celui de leurs ennemis. Un jour ou l'autre, on les conduit à la guillotine, et on les ressort du formol quelques siècles plus tard, pour en faire des icônes présentables à partager, pour faire tenir les ego debout, sur des réseaux sociaux.
Les explorateurs de sens n'ont la cote que chez le voisin, dans les siècles passés ou derrière des écrans d'où ils ne risquent pas de venir nous montrer la poutre qui nous pousse dans l'oeil.
Ne rêvez pas une seconde de les faire changer, ils honnissent la petite conversation, le loisir et les vies qui tuent le temps. Ils seraient plutôt enclins à racheter des morceaux de celui des autres pour disposer d'un peu d'éternité à chercher ce qu'ils cherchent ou à chercher ce qu'ils cherchent (sic). Ne leur dites pas qu'ils s'empêchent de vivre car ils vivent avec une intensité indécelable par ceux qui, soit laissent le temps couler sur leur inertie, soit brûlent leurs cartouches tout désespérés qu'ils sont. Aussi inutiles, les uns que les autres.
Le sens, c'est le sens de la vie. Et... la vie, c'est le sens de la vie. Quoi d'autre ?
Théoriciens en quête d'absolu, on les appelle des emmerdeurs.