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"Qu’est-ce qui m’intéresse ?
Ce qui provoque mon accroissement
Ce qui me renouvelle et m’augmente"
Paul Valéry (Cahiers)

Chez les assoiffés de l'évolution permanente il y a d'abord une grande naïveté qui leur fait croire qu'il s'agit d'une disposition naturelle et universelle. Ce qui leur apparaît longtemps comme une évidence est tellement fort qu'ils mettent souvent une grande partie de leur vie à prendre conscience que la plupart de leurs contemporains ne sont pas structurés ainsi. Leur voyage s'en trouve ralenti car, comme toujours, la masse a décidé de freiner les ambitieux. Dire qu'elle a "décidé" c'est déjà lui faire trop d'honneur. Car si elle avait la moindre stratégie pour savonner la planche du voisin, elle mériterait quelque éloge, mais c'est plutôt son inertie qui fait sa force, son manque incompréhensible de réflexion.
Car, comment l'ouverture vers d'autres horizons, la montée de marches, l'acquisition de lumières, d'outils, de réacteurs, peuvent ne pas être partagées par tous ? Cela reste un mystère pour ceux "qui en sont".
De temps en temps, sous l'influence de plus raisonnables, ils se posent, se raisonnent et finissent par admettre que l'ambition ordinaire s'arrête à la reproduction de ce qui est connu. Temporairement fatalistes, ils cessent de bousculer pour faire évoluer et s'occupent de leur modeste jardin. Puis, la machine intérieure se remet en selle et leur naturel passionné et généreux revient au galop. Ils sont persuadés que cette fois-ci sera la bonne, qu'ils trouveront les mots justes et l'angle d'attaque pour enfin convaincre l'armée des statiques que leur salut passe par l'énergie qu'ils mettront à toujours chercher à s'améliorer, à grandir, à s'élever. Car, tout de même, manger, travailler, s'amuser et dormir entre naissance et mort, est un projet de vie bien triste. Ici encore, le mot "projet" est bien trop flatteur.

Ce qui a déjà été amélioré peut encore l'être. L'effort donne l'énergie qui soutient l'effort. La pompe étant amorcée, le cercle vertueux de l'évolution se mettra en place et la force de l'habitude à fonctionner ainsi fera évoluer sans souffrance liée à la contrainte. Installer le logiciel de l'éveil permanent au mieux pour soi et pour les autres devra suffire à faire des petits sans réinventer à chaque fois la machine à faire des petits.
C'est toujours la réflexion et l'attention que nous mettrons à travailler sur le structurel et le long terme qui nous permettra, à intervalles, de mesurer l'évolution. Si nous choisissons nos actions dans une optique d'investissement plutôt que comme réponses à des envies ou des pulsions, nous avons toute chance d'en récupérer du bonheur, de la joie, du bien-être voire de la plénitude qui seront d'une toute autre nature qu'un plaisir éphémère qui laissera un goût âcre ou un regret douloureux.
Évoluer soi, c'est aussi faire évoluer les autres. Et même si l'idée de contaminer et de partager son énergie et ses techniques avec son prochain s'estompe, il restera la valeur d'exemple. Et je n'ose pas imaginer un moteur humain totalement éteint. Une étincelle ne fait pas le printemps, mais pourrait bien raviver toutes les saisons.

D'aucuns, fatalistes ou pessimistes, pourront arguer que l'énergie nécessaire à l'évolution, l'ambition, la passion de la vie et la curiosité pour le monde sont des graines génétiques dont certains n'ont pas bénéficié, que le tirage au sort de la Providence ne les a pas choisis, et que nous autres, élus de je ne sais quel scrutin, ne pouvons pas comprendre qu'il en soit ainsi. Qu'ils le disent, je n'en crois pas un mot.
Un cheveu d'évolution sur toute une vie, c'est déjà ça. C'est déjà faire sa part pour l'humanité. Le recul et la stagnation sont coupables.

Chercher à évoluer est un effort sans effort. C'est-à-dire que la concentration, la stratégie et la réflexion toujours sur le pont et le qui-vive sont un travail certes, un travail d'éveil et de vigilance sans fin, mais pas une contrainte éreintante. Ni la frustration, ni le stress ne sont du voyage. Au contraire, la tranquillité d'esprit accompagne la satisfaction de l'accomplissement d'une mission saine et altruiste, un chemin lumineux qui ouvre la porte et les possibilités à d'autres. Le sens du devoir bien fait. Le bonheur de faire ce que l'on doit. La joie de laisser propre en ayant fait de son mieux, sans regrets ni remords.
Y tendre, c'est déjà y être. L'exigence envers soi et la rigueur seront les meilleurs alliés de cette entreprise d'accroissement personnel et altruiste. Car pour bien s'occuper des autres, il faut d'abord s'occuper de soi. Et pour bien s'occuper de soi, il faut penser aux autres.