26 février 2013 (2)Au bout du bout du compte, vers qui ira, ou aura été, notre admiration, la plus grande, la plus indiscutable, la plus purement vraie ?
Sans doute vers, ceux, grandes âmes de l'ombre, qui n'auront fait ni vagues ni cabrioles. Ceux qui refuseraient même, s'ils le pouvaient, un hommage posthume semblable à celui rendu aux "Justes". Les coulisses habitées et l'ombre lumineuse resplendissent de l'intérieur des coeurs sains (à qui on ajouterait volontiers un "t" mérité si l'on n'avait pas peur de trop se spiritualiser).
Ils font, ils sont, sans tambours ni trompettes, sans même cet écrit qui se propose de les édifier un court instant.
Définitivement anonymes, on les prénommera Martin le temps d'une démonstration. Martin, Pauvre Martin. Ils creusent la terre, creusent le temps, en faisant vite en se cachant.
S'il est un auteur qui les a reconnus, aimés et offerts en modèle (trop peu suivi) c'est bien Georges Brassens (Martin lui-même, sans conteste). De Pauvre Martin, à Jeanne, en passant par Modeste et l'Auvergnat, il nous les a racontés partageant leur manteau sans en faire publicité. Aucune promesse de don et de déduction fiscale, aucun réseau social pour montrer sa générosité. Juste l'action. L'action juste. Et si possible en silence. Et si possible en cachette.
"Suprême orgueil" hurleraient quelques jaloux incapables d'aller vers le dépouillement eux-mêmes. Laissons-les dire ! Ceux-là traverseront la vie dans l'illusion d'être altruistes parce qu'ils l'auront dit ou exprimé. Pauvres privilégiés du prosaïque, prenez des leçons ailleurs, derrière les vitrines et derrière les écrans, derrière les palabres et les intentions. Dans le jardin des silencieux, il est des âmes ensoleillées et fleuries qui font un pas en arrière pour éviter les projecteurs. Seuls les humbles courageux iront les dénicher pour s'instruire de bonté en baissant la garde, en ouvrant les yeux, en offrant leur rédemption. En silence, eux aussi.

Au bout du bout du compte, les coeurs purs traverseront l'espace, le temps et le champ quantique sans toucher les livres d'Histoire et sans toucher de droit d'auteurs. Pas grave. Et tant mieux. Ils auront oeuvré plus que d'autres, sans retour, ce qui est la moindre des choses, sans palpabilité, par transmission non-intentionnelle et naturelle de possible supérieur, par l'action juste et minimaliste, modeste et désintéressée, mesurée et puissante.
Pauvre(s) Martin(s) qui vont jusqu'à aider leur agresseur afin de ne pas l'humilier. Ils lui donnent des arguments pour les contrer eux-mêmes, refusent d'utiliser leurs qualités pour prendre le dessus, tendent l'autre joue pour récupérer la douleur de l'autre. Parfois même, ils anticipent en se donnant la plus mauvaise image possible pour valoriser l'Autre, l'Autre qui fonctionne par comparaison, à tort bien sûr. Mais qu'y faire ? Ils sont si peu encombrés par l'ego et l'orgueil qu'ils pourraient d'une pichenette verbale décimer une armée. Leur art consiste à ne pas se servir de ces ressources-là. Bien entendu, il serait préférable et idéal que l'armée des belliqueux ait le regard intuitif et ne se frotte point aux sages réservés qui ne montrent ni leurs muscles ni leurs armes. Mais l'ordinaire ne voit que ce qui se voit et est plus effrayé par les torses bombés que par la discrétion élégante. C'est ainsi. Le lui faire remarquer serait rentrer dans le rapport de force car prévenir c'est déjà menacer. Alors, notre Martin s'en retourne labourer son lopin de terre et de ciel. En silence. Des énergies inconnues transporteront sa semence à travers le temps, verticalement, à travers l'espace, horizontalement. Sans calcul. Pour l'Autre, connu ou inconnu, amical ou hostile.

Au bout du bout du compte, notre admiration ira vers la normalité du partageux sans intention, ni héros, ni anti-héros. Petit laboureur infatigable, et c'est Tout.