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J'avais laissé Jean-Pierre à la boutique. Le mardi, c'est calme, il saurait gérer. Et puis, ce n'était qu'un contrôle de routine, j'étais sûre d'être de retour pour le café de 10 heures. Une heure d'absence tous les deux ans pour être rassurée, ça valait bien la peine. J'y suis allée la fleur au fusil et l'esprit tranquille. Oui, je savais bien que la machine aux mâchoires froides, allait un peu m'écraser les seins, mais j'en ai vu d'autres. Une formalité. J'ai même failli oublier. C'est Jean-Pierre qui me l'a rappelé. C'est toujours comme ça, quand je vais voir un médecin, c'est lui que ça rassure. C'est toujours pour lui que j'y vais.

Aujourd'hui, on est jeudi. Le jeudi de la même semaine que ce mardi. Mon mari a apposé une affichette sur la vitrine de la boutique. Les clients spéculent sur la signification des termes. Les "raisons personnelles", c'est vague. Et moi, je n'ai plus de seins. Depuis ce matin très tôt. J'ai une espèce de bandage bien serré et aucune idée de ce qu'il y a ou n'y a pas en-dessous. C'est bête, mais au réveil, le seul mot qui me vient c'est "émasculée". J'ai perdu, enfin, on m'a coupé mes attributs. Et de fil en aiguille, je pense à l'étal du boucher, au tablier de l'équarisseur voisin de mon enfance, au vieil oncle qui faisait pouet-pouet sur mes seins naissants et innocents, au Val d'Oise et à Claudine, ma soeur jumelle. 95C, c'était notre taille à toutes les deux. On s'en souvenait comme ça. Le Val d'Oise et le C de Claudine et Claire.

Jean-Pierre est là, il tient ma main et j'ai bien l'impression que c'est plutôt moi qui tient la sienne. Souffrir de la souffrance de l'autre, ce n'est pas que littérature. Si j'osais, je lui dirais de partir. Mais il en souffrirait et ça me ferait souffrir. Alors, reste mon Jean-Pierre, reste près de nous, mais surtout mon chéri, ne dis rien. Laisse-moi goûter l'instant, conscientiser la situation. 
Il y a trois jours, je n'avais rien. Aujourd'hui, je n'ai pas tout. Il dirait quoi mon pèse-personne ? Ça fait maigrir de combien de s'alléger de deux seins ? 95C, quand même ! C'est une petite mort cette histoire. C'est parce que la vie défile dans la tête que je dis ça. C'est ce qu'on dit qui arrive, enfin, je l'ai entendu dire. Quand Claudine est partie, on m'avait rassurée. Son cancer du sein ne m'en prédisait pas un. Les statistiques étaient formelles. Moi, je m'étais dit que ce serait bien le diable qu'il vienne frapper deux fois. On se ressemblait tellement, même à notre âge, qu'il aurait fait demi-tour, découvrant qu'il avait déjà livré là, deux ans plus tôt. Eh bien non, les stats et les médecins, ça se trompe aussi. Ou, peut-être n'avais-je pas voulu entendre. On a bien fait de n'avoir que des garçons, mon Jean-Pierre et moi !

Bon, c'est pas le moment de se lamenter ma Claire ! Il va falloir faire face. Je ne sais rien encore de ce qui m'attend, mais je sais que c'est comme ça et qu'hier, c'était hier. Puisque tu as voulu me la jouer à la fulgurance, de rien à moins que rien, en 48 heures, on va la jouer franco, la maladie : le deuil de mes nichons, de mes mamelles, de ma poitrine, de mes seins, de mes nénés, de mes avantages, et j'en oublie peut-être, ce deuil je vais le faire à la vitesse de l'éclair, un deuil express, un deuil TGV, un deuil qui, le temps de compter ses étapes, sera déjà fini. Les histoires de batailles perdues et de guerre remportée, je vais te les expliquer sans détour. C'est pas toi qui va gagner. Je vais me battre pour deux. Pour Claudine, je ne savais pas bien, j'étais dans les tribunes et j'encourageais. Mais là, j'ai investi le terrain et je vais apprendre à jouer très vite, j'ai du pouvoir et je compte bien m'en servir. Démarche fière, je vais venir te chercher dans l'arène, poitrine en avant, épaules ouvertes et on verra bien qui plastronnera le dernier. Oui, je bombe le torse. Oui, tu peux frémir. Oui, tu vas me trouver. Tu croyais quoi, t'attaquer à la petite Claire, orpheline de soeur, affaiblie, toujours gentille, toujours docile ? Tu as fait l'erreur de trop et compte sur moi pour te le prouver. J'ai l'énergie nécessaire.