J'ai longtemps pensé que chacun vivait en conscience et en recherche du mieux en permanence. Lorsque j'écris longtemps, il faut l'entendre et le traduire en demi-siècle. Ce n'est pas rien ! Aucune révélation soudaine ne m'a ouvert les yeux. C'est surtout la récurrence, puis la somme des déceptions qui ont fini par m'alerter. Certes, je sais, aujourd'hui, qu'il n'en est rien, mais pour parler franc, je ne me résous pas à y croire complètement. Trop peur de ne pas supporter cette inanité, sans doute.

Mes excès d'ambition universelle, mon idéalisme et ma naïveté ont leur part de responsabilité dans cette illusion. Mais, pas seulement. Le curé du village de mon enfance et ses outils encensés, l'instituteur et sa morale, et une éducation familiale impeccable, ne m'ont pas préparé aux désillusions à venir. Plutôt opiniâtre et persévérant, j'ai toujours repoussé l'espoir, que je croyais conviction, du jour de clarté où chacun allait me prouver que son action avait un sens dans la construction commune. Ajoutons que certains, parfois même dans ma propre maison, savaient jongler avec le quotidien en dissociant parole et action, et m'éloignaient encore de la prise de conscience.

Ma naïveté découverte, je tenais encore le coup en l'affirmant revendiquée et assumée. Ainsi, quel qu'en soit le prix à payer, je restais fidèle à mes idéaux et je pouvais garder bonne conscience et pure âme d'enfant, même à plus d'âge. J'en étais arrivé à croire que les coups de boutoir du vice frappaient à ma porte, de plus en plus fort, et à intervalles plus resserrés, dans l'unique but de me sortir de ma puérilité, de ma crédulité. On me présentait de la saloperie à chaque fois plus énorme, peut-être par charité, pour m'aider à me rendre à l'évidence.

L'évidence, c'est qu'il existe, parmi nous, contrairement aux apparences, des personnes sans ambition fraternelle, généreuse et universelle, sans comportements liés à des principes et ne s'inscrivant pas dans un plan général. Pour elles, la vie n'est pas une mission, mais un cirque, un jeu, une cour de récréation. Ils ne sont pas les derniers à parler de morale, d'éthique et de valeurs, d'honnêteté et de générosité, mais, cela ne les engage pas, au plus profond d'eux-mêmes, pour la période qui suit l'affirmation. De simples ignorants à pires ordures, on trouvera tous les degrés d'incohérents.

Fort heureusement, il reste des hommes et des femmes de bien. Il faudra simplement admettre le désespérant pourcentage qu'ils représentent.

Tenter de mener une vie honnête, est un exercice qu'on croyait très simple. Il suffisait d'appliquer quelques règles liées à des valeurs et de penser. Mieux, de réfléchir. Avant d'agir et après avoir agi, bien entendu. Pour encore mieux agir la fois d'après. Se poser les bonnes questions, disent certains. Si avant chaque action, sans effort, par entraînement, par habitude acquise, je me demande si mon action est équitable, juste, écologique, comme on dit aujourd'hui, si elle n'est pas la recherche d'un avantage personnel, si j'envisage les différents effets possibles, si mon but est d'apporter aux autres et de faire évoluer chacun, que peut-il m'arriver ? Me tromper, bien sûr. Mais, en tout cas, j'aurais mis toutes les chances de l'éviter de mon côté. En revanche, par une action ou une réaction, spontanées, irréfléchies, viscérales, je peux tomber juste, mais, le risque est plus élevé d'être dans l'erreur.

La recherche d'un comportement éthique, objectif et équilibré semble être un effort surhumain pour certains. Manque d'entraînement sans doute. C'est tomber de l'armoire de découvrir que, malgré les postures, certains privilégient leur camp ou leur clan, eux-mêmes ou leur famille au détriment de la vérité, qu'ils le défendent, et qu'il s'en trouve même d'autres pour affirmer que c'est humain. Non, ce qui est humain, c'est d'être juste, et de juger une action pour ce qu'elle est, pas en fonction de celui qui la fait.

Si on ne devait retenir qu'un mot, celui de « cohérence » me semble le plus approprié. L'attitude du hors-la-loi qui assume ses actes et en accepte les conséquences m'apparaîtra toujours plus respectable que celles des hypocrites qui réservent leurs leçons de morale aux autres. Le double langage et autres histoires de poutre et de paille sont plus détestables que tout. Les petits malins qui soupçonnent les politiques de contourner la loi et se font faire des travaux sans facture chez eux ne trouveront jamais grâce à mes yeux, que ce soit pour un œuf ou pour un bœuf.

Une vie honnête est possible. Elle demande une vigilance de tous les instants dès sa prise de conscience de la vie jusqu'au dernier souffle. Cheminer droit, quels que soient les peaux de banane et crocs-en-jambe des autres, quels que soient les sunlights hypnotiseurs. Choisir son éthique et s'y tenir. Si nécessaire, venir à résipiscence, et défendre justice et vérité, même seul contre tous. Ne pas faire dépendre ce qu'on fait de ce qu'on nous fait. Se moquer de l'image qu'on donnera et des conséquences qui s'ensuivront. Vraiment. C'est à soi qu'on a des comptes à rendre, et seulement à soi. C'est pour cela que c'est essentiel et exigeant.